David contre Donatello

de Michel Enrici

Nous avons appris l'orthodoxie de l'histoire de la sculpture.
Nous savons que par des gestes décisifs la sculpture s'est émancipée de l'univers de la statuaire.
Ainsi nous ne saurions contester à Brancusi dont l'exposition rétrospective nous émerveille, le titre de "fondateur de la sculpture" moderne. Sublime désignation du socle, magistral passage au sol, liberté reconquise dans l'élévation, au plus haut, au plus fragile, de signes abstraits capables de dialoguer avec les immémoriaux de notre sentiment esthétique.

Nous avons aussi compris la structure des grands échafaudages qui soutiennent l'art d'aujourd'hui, art soucieux d'être absolument lucide sur les minutes et les instants qui fondent son historicité.
Nous connaissons ces œuvres fondées sur des logiques analytiques qu'un artiste digne de notre actualité se doit de connaître et de respecter.
Nous soupçonons même que beaucoup d'œuvres soient animées par ce qui fut le désir de Manzoni, sculpteur, qui fit en un socle deux coups. Un socle pour l'artiste, un socle pour le monde et inversement.

Il semble jusqu'à aujourd'hui, et en référence à ce geste simple, que nombre d'œuvres ne soient pensées que pour l'érection finale de la figure de l'artiste. Jeff Koons a essayé.
En un mot à propos de ces élévations nous sommes tous dans la même intelligence et, bien entendu, Philippe Berry avec nous. Considérant dans sa sculpture un vrai désir de matérialité, un même désir à peine contenu de monumentalité, considérant aussi des incongruités qui amusent comme le fait encore le sourire de Manzoni, nous constatons que Philippe Berry vient de se rendre visible. J'ai eu ce sentiment quand, errant comme tant d'autres dans la densité formelle des tirs croisés de la FIAC j'ai cessé de "reconnaître" des œuvres pour tout à coup me mettre à "voir" un objet de sculpture. Il s'agissait d'un bronze assez enfiévré, homme pantin, courbé à l'extrême, reposant sur ses pieds et sa tête, mais n'offrant par manque de modelé, que son absence de postérieur.

La chose était singulière et renvoyait à d'autres propositions impertinentes, tels les petits hommes de Fabrice Hybert mais aussi à ses "tables d'amour" ; autrement dit, en utilisant les catégories délicieuses de la jeune critique, le petit homme de Philippe Berry accumulait des qualités "distinctives" - il était vu - et des qualités "déceptives" - il s'offrait mais ne se donnait pas -. La tête par dessous cul du petit bonhomme présentait un visage renversé, et son sourire ainsi retourné se présentait telle une moue de déception ou de tristesse, tombant sur les commissures des lèvres. Gelsomina, rires et pleurs.

Tant de choses à voir où se bousculent l'émotion, suivie du désir de retourner la sculpture sur son dos pour restaurer le sourire, suivi à son tour du sentiment qu'ainsi positionnée, jambes et tête en l'air, ce serait alors quelque chose d'une tortue agonisante que nous proposerait la sculpture. Philippe Berry serait-il un Pompom pervers ? Difficile. Sculptures sabliers dont le goulet par lequel le temps s'écoule serait la réversibilité absolue de l'émotion.

Cet homme-pantin avait donc aussi pour être visible quelques vertus animales et son agitation à être à l'envers, à l'endroit, commençait à dire l'agitation générale qui gagne l'ensemble des sculptures de Philippe Berry.

Quand s'érige un éléphant à l'envers sur une plaque lui-même érigeant un second éléphant et que de trompe en trompe s'installe un totem impossible, sinon à nous renvoyer vers les cirques rêvés dont nous aurions besoin, nous entrons dans la considération d'un univers hybride dont le merveilleux, la rêverie bouffonne, le mystère animal, les représentations primitives sont quelques unes des composantes.

Pégase sur visage, holocauste sur crâne, poisson marcheur, tout concourt à dire l'hybridation et la métamorphose par une série d'additions, comme si le corps et la pensée ne devaient se constituer qu'en ajoutant et conservant un ensemble de strates propres à articuler les grands éléments du désordre de la mémoire.

Peut-être est-ce cela qui autorise Philippe Berry à entrer de plain-pied dans la statuaire. Il y aurait d'un côté l'Histoire et sa linéarité occidentale, en son sein l'histoire de l'art, son intelligence et ses interdits, et de l'autre côté une hybridation, cette dernière sans histoire, avec parfois même des caractères récessifs. Sans histoire signifie ici qu'une vision du monde peut s'appuyer sur des éléments à symboliques, sur d'autres organiques, sur d'autres intimes, privatifs encore sur des universaux dont les ramifications ne s'installent, ni sur le sol, ni sur le temps, et flottent dans le souvenir, l'amnésie et le voyage. Alors ici renaît la statuaire, mais est-ce vraiment le rôle d'une statue de faire les pieds au mur ou de faire rire, et de signifier avec constance une perception du corps où la représentation d'un corps victime est latente, un corps qui ne saurait se tenir par manque d'éducation, par liberté d'esprit ou par sympathie avec le grotesque.

Faire les pieds au mur, ou confier le poids d'un corps de sculpture à la raideur d'un pénis, consistent à ajouter quelques chapitres malicieux à la problématique du socle, mais c'est aussi excéder les ressources et la codification de la statuaire.

En attendant de trouver l'objet que le peuple des sculptures de Philippe Berry entoure, observons que le sculpteur convoque les volumétries de la sculpture primitive, les mignardises de Diego Giacometti, les souvenirs du cirque de Calder, les indices d'art précolombien qui fit du Dieu Quetzalcoatl un serpent emplumé, les joues pompéiennes de Assuerus et Esther prises dans les fresques de la synagogue de Doura-Europos, l'Anatolie, Sumer peut-être, mais la misère, mais l'objet, mais la bien petite chose que l'on tourne entre ses doigts et qui pourrait être sculpture, et le souvenir ainsi induit de Quelques Vénus callipyges celtes dont les immenses fessiers peuvent tenir entre l'index et le pouce.

J'ai pensé, voyant la ronde des sculptures de Philippe Berry que cette sarabande s'adressait au nom de l'ensemble des références exclues par la rigueur "distinctive" de l'histoire de la sculpture, au David de Donatello et particulièrement à son chapeau, à ce "bizarre chapeau" comme le dit Malraux, à ce trop d'occidentalité, à ce "nom usurpé". Ne serait-ce pas "David contre Donatello" qui se jouerait ici comme un péplum, comme une farce dont les acteurs seraient à l'assaut d'une esthétique par les moyens du refoulé de la sculpture, comme s'il devenait aveuglant pour l'artiste qu'est Philippe Berry que la statuaire s'attache à fuir les corps. Certains visages qu'il traitait naguère semblaient à jamais interdits de dessin ou de peinture.

Jeu sérieux du grotesque ouvert par Philippe Berry dont les raisons sont profondes de croire qu'il est urgent de faire dire à l'expression artistique quelques mots sur la capacité des formes à être tolérantes.

Michel Enrici
Directeur des Beaux Arts de Marseille.

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